DĂ©cidĂ©ment, il Ă©tait dit que ces soirĂ©es Ă la maison, entre collègues de l’Education Nationale, ne pouvaient se conclure autrement que par le rituel Ă©prouvĂ© d’un jeu de sociĂ©tĂ©. D’une occasion Ă l’autre, qu’il s’agisse de Cadavres exquis, de Tarots, ou, comme c’était justement le cas ce soir-lĂ , d’une partie de Trivial, Marie – maĂ®tresse des lieux – s’y prĂŞtait avec autant de grâce que de modestie et nul n’aurait imaginĂ© lui contester tant sa victoire attendue que l’élĂ©gance coutumière qu’elle mettait Ă l’emporter. Cette unanime bienveillance en faveur de la belle ne devait d’ailleurs que fort peu de choses Ă l’éducation – excellente – dont pouvaient s’honorer les participants : agrĂ©gĂ©e de lettres classiques, historienne, se piquant de mathĂ©matiques, Marie Ă©tait en effet de ses esprits curieux de tout, qu’aucune matière ne rebute, et ses succès ne faisaient que couronner ses mĂ©rites. C’est pourquoi il Ă©tait sidĂ©rant de devoir constater une lacune Ă cet esprit universel : celle de l’actualitĂ© sportive, qui, hĂ©las, figurait au programme de nombreux divertissements et pour laquelle Marie affichait une ignorance systĂ©matique, trop systĂ©matique – pensaient certains – pour qu’elle ne fĂ»t quelquefois simulĂ©e.Et justement, ne venait-elle pas de rĂ©pondre « fleurettiste ? » Ă la question concernant la spĂ©cialitĂ© d’un dĂ©nommĂ© Cassius Clay, alias Muhammad Ali ? Sourcils froncĂ©s, Marie semblait perdue dans un intense effort de concentration et seul l’éclat moqueur de ses yeux noirs dĂ©mentait l’incongruitĂ© de sa rĂ©ponse. Un rire gĂ©nĂ©ral ponctua cette nouvelle coquetterie de la reine de la soirĂ©e – Marie avait son public !Alexis, jalousement installĂ© Ă sa droite, riait plus fort que les autres. Tout Ă la fois professeur de Musique et d’Education Physique, taillĂ© en consĂ©quence de ce second poste, il Ă©tait le prototype du gentil camarade, celui auquel on faisait appel pour toutes les corvĂ©es, un dĂ©mĂ©nagement, un dĂ®ner Ă treize, un accompagnement de dernière minute en sortie pĂ©dagogique avec les 5ème G (les pires)… Il y avait Ă prĂ©sent deux annĂ©es que Marie le cĂ´toyait au collège de H. et, malgrĂ© l’ingĂ©niositĂ© qu’Alexis mettait Ă se retrouver seul Ă seul avec elle, en salle des profs, passĂ© l’horaire, malgrĂ© les yeux de cocker, l’air de chien battu et les soupirs rĂ©currents qu’il affectait en ces moments, sa bien distraite collègue avait toujours fait mine de n’y rien comprendre, disparaissant sous de fumeux prĂ©textes d’emploi du temps, repoussant indĂ©finiment l’occasion d’un rĂ©el tĂŞte-Ă -tĂŞte avec cet encombrant soupirant.Il est vrai que la Dame avait de quoi faire tourner les tĂŞtes les plus carrĂ©es : brune, peau mate, la taille souvent pincĂ©e par d’élĂ©gants Spencer, jambes magnifiques ignorant les collants, tous ces messieurs du corps professoral Ă©taient sous le charme ! Les messieurs… mais aussi, pourquoi pas, telle ou telle collègue, dont Marie avait parfois surpris les regards, s’alanguissant sur sa personne bien au-delĂ de ce que le règlement exigeait d’empathie pour la bonne marche de leur commun service.Soupirs donc, regards et frĂ´lements, mais rien de plus. On avait en effet vite constatĂ© que, souvent, Ă l’heure de la fin des cours, Marie Ă©tait attendue par un ami, toujours le mĂŞme, qu’elle avait fini par prĂ©senter aux uns et aux autres… Marc – c’était lĂ son prĂ©nom – Ă©tait ainsi parvenu, de sorties du Collège en soirĂ©es chez tous deux, Ă s’intĂ©grer Ă leur paysage, Ă ĂŞtre admis par chacun comme le titulaire officiel de ce poste pĂ©rilleux : l’ami de Marie – et son existence ainsi officialisĂ©e avait suffi Ă rĂ©frĂ©ner les appĂ©tits naissant.Cassius Clay ! Fleurettiste ? Les commentaires n’en finissaient plus. Feignant la plus grande incomprĂ©hension Ă l’égard de l’unanime rĂ©action de ses camarades de jeu, et assourdie par l’organe tonitruant d’Alexis, Marie se prit Ă fixer effrontĂ©ment ce dernier, droit dans les yeux, en affectant un air fâchĂ©, comme si elle avait voulu faire taire cette bĂŞte hilaritĂ©, tout de suite, par le seul effet de l’autoritĂ© placĂ©e dans son expression. Son Ă©ternel amoureux, sans doute aussi terrifiĂ© que ravi de l’aubaine, tenta vainement de soutenir son regard, avec toutefois, au coin de la prunelle, une ombre de trouble qui n’échappa Ă personne.Ce fut justement l’instant que choisit Marc, attirĂ© par le brouhaha, pour revenir de l’office. Ne voulant participer Ă leur jeu, il avait revendiquĂ© le service des boissons et s’en acquittait avec conscience, plein d’attentions pour chacun. Il y eut un flottement… Marie, se sentant vaguement – très vaguement – prise en faute, piqua du nez, Alexis se fit tout petit sur son siège, puis quelqu’un eut la prĂ©sence d’esprit de relancer la conversation et le jeu reprit, chacun s’affairant qui Ă tirer une carte, qui Ă lancer les dĂ©s… On se garderait donc de provoquer l’embarras du MaĂ®tre de l’endroit. Marc, il faut le dire, passait pour un ĂŞtre dĂ©routant aux yeux des amis de Marie. Chercheur au sein d’un laboratoire d’intelligence artificielle, il tĂ©moignait Ă travers ses rares interventions d’une culture Ă©tendue, que la coterie de nos fonctionnaires diplĂ´mĂ©s, jaloux d’un tel Ă©clectisme, s’accordait Ă trouver franchement anormale. L’existence de ce compagnon inattendu ne faisait toutefois qu’apporter une touche supplĂ©mentaire Ă l’image exotique qu’ils s’étaient, les uns comme les autres, forgĂ©e de leur si exubĂ©rante Collègue…Mais il fut bien vite tard, et la partie – au prix de maints nouveaux fou rires – connut son terme prĂ©visible : Marie l’emporta. Cette victoire fut fĂŞtĂ©e d’une ultime tournĂ©e de Mei-Kwei-Lou, qui sonna l’heure de la retraite. Les uns après les autres, les convives remercièrent leur hĂ´tesse pour la qualitĂ© de son hospitalitĂ© et s’éclipsèrent. Le moment arriva enfin oĂą seul le gentil Alexis, sans doute un peu saoulĂ© par l’alcool de pĂ©tales de rose, s’attardait encore, semblant ne plus vouloir les quitter.Marie, quant Ă elle, se montrait au mieux de sa forme, l’œil vif, Ă peine rendu moins brillant par la brillance de la soirĂ©e. Assidue, elle faisait pour l’heure les frais d’une ultime conversation, disputant Ă son collègue attardĂ© quelque point d’obscure scolastique musicale… N’était-il pas question d’un mystĂ©rieux « Anonyme 4 » ? D’un certain mode… « hypomixolydien » ? Et mĂŞme d’un sulfureux « Diabolus in Musica » ? Marc pour une fois devait s’avouer un peu perdu. Et c’est alors qu’elle avait entrepris, tout en bavardant, de ranger les pions, dĂ©s et cartes du jeu, qu’elle se ravisa soudain : « Et… si on en faisait une dernière ? ».Une dernière partie ? Si tard ? Marc se dit que sa donzelle exagĂ©rait un peu ! Jetant un coup d’œil Ă Alexis, il vit que ce dernier affichait au contraire une mine ravie, marquant par-lĂ un accord muet mais sans rĂ©serve Ă cette inattendue proposition de prolongations. Ă€ deux contre un, la dĂ©cision allait donc lui revenir… Psychologue, il crut prĂ©fĂ©rable de faire taire ses rĂ©ticences, peu soucieux d’endosser tout seul la responsabilitĂ© d’un refus.Chacun donc se rapprocha de la table, choisit ses couleurs, puis le dĂ© fut jetĂ© pour dĂ©terminer celui des trois qui aurait le trait… Alexis se trouva dĂ©signĂ© par le sort et allait tout juste relancer, quand Marie, dĂ©cidĂ©ment très en verve, eut cette nouvelle inspiration : « Et si l’on jouait… pour des gages, ce serait plus amusant, non, vous ne trouvez pas ? ». Pris au dĂ©pourvu, ses deux partenaires Ă©changèrent un regard. Des gages, au Trivial Poursuit ? Quelle Ă©tait donc cette innovation ? Marc se dĂ©voua : »Des gages, tu veux dire… quel genre de gages ? ». Tant de manque d’imagination impatienta Marie : »Mais… je ne sais pas, moi, je proposais cela comme ça. Je pensais que celui qui l’emporterait pourrait… imposer un truc amusant – n’importe quoi – aux deux autres, voila tout. ». Seul un silence circonspect lui rĂ©pondit, et c’est avec une pointe d’agacement qu’elle continua, prĂ©parant dĂ©jĂ sa retraite : »…mais, bon, ça n’a aucune espèce d’importance ! Si l’idĂ©e ne vous inspire pas, oublions-la ».Alexis semblait perplexe, l’air pas concernĂ©, tout cela Ă©tait bien compliquĂ©. Marc parvint Ă s’extirper une mimique conciliante – après tout, se dit-il, elle allait sans nul doute l’emporter et ce serait donc Ă elle qu’incomberait de fixer les gages en question. Il jugea donc habile de temporiser : « Bon, des gages, pourquoi pas en effet ? Mais je suggère que le gagnant les choisisse Ă la fin de la partie, tes petites corvĂ©es : voyons d’abord un peu qui va gagner, d’accord ? ». Et d’un signe de tĂŞte, il encouragea Alexis Ă jeter les dĂ©s…La bataille fut acharnĂ©e, Marie et Marc ne se dĂ©partageant que sur leurs tous derniers coups. Alexis, quant Ă lui, après avoir brillĂ© Ă chaque question de sport et de vie quotidienne, et s’être mĂŞme fait remarquĂ© sur une difficile colle musicale, s’attardait depuis plusieurs tours au rayon littĂ©rature. Cependant, Marc fut finalement favorisĂ© par les dĂ©s, et le jeu prit fin par son ultime rĂ©ponse et dans un commun soupir de relâchement…Il y eut alors un instant de silence partagĂ©, et puis Marie se dĂ©cida, risquant un oeil en coin vers le vainqueur : « Et… nos gages ? ». DĂ©cidĂ©ment, la sournoise avait de la suite dans les idĂ©es ! Un instant, Marc fut effleurĂ© par le soupçon qu’elle ne l’avait laissĂ© gagnĂ©, lui, qu’afin de mieux se prĂŞter Ă cette nouvelle phase du jeu. C’était bien dans la nature perverse et enjouĂ©e de la Demoiselle, qui soutenait maintenant son regard, sourire narquois aux lèvres. Il hĂ©sitait, furieux, l’imagination en panne… C’était ennuyeux ! Allait-il s’en tirer par une pirouette ? Connaissant son amoureuse, elle n’apprĂ©cierait pas. La situation Ă©tait pĂ©rilleuse…Tous deux le fixaient Ă prĂ©sent, Marie arborait un air gentiment indulgent et, Ă ses cĂ´tĂ©s, Alexis tentait sans succès d’affecter le plus grand dĂ©tachement… Il fallait qu’il trouve, et vite, qu’il se sorte de ce mauvais pas ! Son regard allait de l’un Ă l’autre… Tout d’un coup le souvenir lui vint d’une conversation assez lointaine avec Marie, une conversation qui avait donnĂ© l’occasion Ă celle-ci de se laisser aller à … quelque vantardise, peu vĂ©rifiable et donc restĂ©e par lui invĂ©rifiĂ©e. De ce point de dĂ©part, une idĂ©e incongrue se forma Ă son esprit, qu’il Ă©carta instantanĂ©ment, horrifiĂ©. Comment pouvait-on se laisser aller Ă de pareilles chimères ? Il tenta rĂ©solument de passer Ă autre chose, mais l’amusant schĂ©ma fit son chemin, tournant Ă l’idĂ©e fixe, l’empĂŞchant d’explorer d’autres voies. Il lutta un peu, pas trop. Après tout, c’était Marie qui l’avait placĂ© dans cette situation embarrassante, tant pis pour elle, donc ! Et sans doute (…pensa-t-il après un temps) tant pis pour l’autre, Alexis. »D’accord, j’ai choisi. Vous allez voir ce qu’est un gage, un vrai, un littĂ©raire et tout ! ». Sa voix se fit impersonnelle, presque théâtrale : « Mais… on ne va pas rĂ©gler cette affaire cette nuit. Il est bien trop tard. Je vais mettre vos petites obligations par Ă©crit, et vous allez vous engager Ă les dĂ©couvrir… disons… Vendredi prochain, Ă Minuit pile, par exemple. Du papier, un stylo ! ».On Ă©tait Mardi, un suspense de trois jours leur serait donc imposĂ©. Marie apporta deux feuillets accompagnĂ©s de jolies enveloppes en papier Japon. Rapidement, Marc rĂ©digea quelques lignes sur le premier, rĂ©flĂ©chit quelques instants, en fit autant sur le second, puis les mit tous deux sous pli et cacheta, inscrivant au dos de chaque enveloppe ces quelques mots : « Au soir de Vendredi, OUVREZ-MOI ».Marie, le dĂ©visageant d’un air de dĂ©fi, glissa la sienne dans l’un de ses innombrables sacs Ă main. Alexis, la mine pataude, tourna et retourna l’enveloppe, avant de l’enfourner, dĂ©jĂ froissĂ©e, dans sa poche. Tout Ă©tait dit, il Ă©tait Ă prĂ©sent vraiment très tard, et Marc se dĂ©cida Ă orienter leur ami vers la sortie, avec autant de douceur que de fermetĂ©. « On se dit… Ă Samedi, donc ? » lui glissa-t-il en guise d’au-revoir…Pendant les trois jours qui suivirent, Marie ne fit semblant de rien. Chez elle, il ne fut pas une seule fois question de la soirĂ©e, encore moins de sa ludique conclusion. Au collège, un stage retenait Alexis loin de l’établissement et elle ne le vit point. Le Vendredi soir arriva enfin et, dès son arrivĂ©e Ă la maison, Marc lui proposa un dĂ®ner en ville… il y avait si longtemps qu’on leur avait parlĂ© de cet Ă©tonnant restaurant Japonais de Montmartre, tenu par un ancien acteur de Kurosawa : il avait donc rĂ©servĂ©.Ce fut un vrai rĂ©gal. Les Sushis et Sashimis Ă©taient parfaits, servis avec une gentillesse rare. Le vin Ă©tait bon, l’ambiance discrète, bien que le service affichât complet. Minuit vint sans que Marc n’y prit bien garde, aussi eut-il une seconde d’hĂ©sitation quand il vit Marie s’emparer de son sac, l’ouvrir et en retirer une… jolie enveloppe en papier Japon ! »Tu avais bien dit ’Minuit sonnant’ ? » s’exclama-t-elle, moqueuse, en s’emparant d’un couteau dont elle usa pour dĂ©chirer le pli. Le papier mis en quatre bruissa sous ses doigts… Marc attendait, l’air de ne pas avoir d’air…Elle lut. Fronça les sourcils et puis relut, rĂ©primant Ă grand peine une rĂ©action indignĂ©e : elle savait se tenir dans le monde… ! Les lèvres pincĂ©es, l’œil Ă©tincelant, elle se mit Ă fixer son bonhomme, les coudes sur la table, mains jointes sous le menton, tenant le « gage » du bout des doigts… Marc affichait une grimace amusĂ©e. Elle le vit esquisser un sourire, l’entendit bougonner : »Comment ai-je tournĂ© tout cela, dĂ©jĂ Â ? …tu me le relis ? ».Un gage Ă©tait un gage, soit, mais de là à … Marie Ă©tait furibonde. Sa propre voix, au timbre naturellement grave, lui parut pour le coup franchement enrouĂ©e… RĂ©ticente, butant sur presque chaque mot, du bout des lèvres, elle parvint à ânonner : »Paris, le musĂ©e d’Art Moderne… Cette coursive, en direction de la façade Nord, dĂ©bouchant sur la Grande Salle, près des Barnett Newmann. Tu avais dit… un galant, Ă Midi ? Je n’y crois point. Voici qui doit m’être dĂ©montrĂ©Â ! ».Marc s’était donc rappelĂ© cette vieille histoire, racontĂ©e ou avouĂ©e par elle un soir oĂą la qualitĂ© des Irish Coffee servis dans un bar branchĂ© du XIème l’avait poussĂ©e aux pires confidences… Mais quelle erreur de s’être abandonnĂ©e Ă de tels bavardages ! Elle d’habitude si rĂ©servĂ©e… Et puis cette aventure, aussi ! InvitĂ©e par un ami Ă une exposition montĂ©e au Centre Pompidou, elle s’était laissĂ©e convaincre de visiter ensuite les collections permanentes, au cinquième Ă©tage. LĂ , cet ami s’était montré… très entreprenant. Alors, la situation devenant agaçante, dans ce dĂ©cor si particulier, elle avait fini par lui cĂ©der, dans un recoin, Ă demi exposĂ©e aux regards des touristes japonais, sans que – selon ses dires – son calme et sa maĂ®trise de soi ne puisse rien trahir de ses Ă©mois. Marc avait toujours affectĂ© de prendre cette anecdote alcoolisĂ©e pour une rodomontade, tenant l’exploit pour difficile. Et donc, si elle comprenait bien, le billet la mettait Ă demi-mots en demeure de lui prouver la « faisabilité » – quel mot horrible – de la chose. Certes, le gage Ă©tait inattendu… Mais Marie ne passait pas pour timorĂ©e…A la rĂ©flexion et Ă la relecture, et mĂŞme en oubliant un instant l’outrance du projet, un point lui paraissait nĂ©anmoins obscur… une ambiguĂŻtĂ©, qui en vint Ă mobiliser son attention, perturbant son jugement alors mĂŞme qu’elle se demandait si son devoir d’honnĂŞte femme ne lui commandait pas d’envoyer sur-le-champ le billet Ă la figure de son « ex »-ami et de rĂ©clamer son vestiaire. Une question simple : envisager des galipettes dans le Lieu Saint de l’Art Moderne, passe encore, mais… la « charge de la preuve », de la… « dĂ©monstration », devait incomber Ă QUI ?Elle s’en voulut de prime abord d’envisager l’inenvisageable. Marc Ă©tait certes un amant quasi-irrĂ©prochable, se montrant constamment très amoureux d’elle, mais il n’avait jamais fait preuve de grande extravagance dans leur relation amoureuse et ne lui paraissait pas du genre Ă imaginer de tels Ă©garements. Elle se dit que seule l’imprĂ©cision apportĂ©e Ă la rĂ©daction du billet laissait place Ă cette question, Ă vrai dire tout Ă fait dĂ©placĂ©e. Il lui fallait cependant en avoir le cĹ“ur net. Soutenant le regard du goujat, elle osa : »Mais… le « galant » ? ».Marc ne rĂ©pondit point de suite, il eut un sourire, un Ă©clat traversa son regard, et, avant mĂŞme qu’il n’ouvrit la bouche, elle sut avec certitude qu’il allait lui confirmer son peu avouable soupçon : »Voyons Marie… n’y avait-il pas un second gage, Mardi dernier ? Et bien ce cher Alexis, qui semble tant t’apprĂ©cier, est lui aussi convoquĂ© demain, Samedi, Ă Midi, Ă Beaubourg, au MusĂ©e d’Art Moderne ».Addition, vestiaire, oĂą donc est garĂ©e la voiture, le reste de la soirĂ©e en devint franchement maussade, Marie affectant un air parfaitement absent, Ă©gal et sans humeur, sans que le moindre signe ou mĂŞme le moindre mot prononcĂ© ne fut concĂ©dĂ© Ă Marc… Celui-ci crut ĂŞtre allĂ© trop loin. Non que sa relation avec la donzelle lui ait Ă©pargnĂ© crises, faux dĂ©parts ou mĂŞme trahisons. Mais le registre de ces moments Ă©tait plutĂ´t Ă la violence qu’au renoncement, et les silences de Marie lui paraissaient bien plus redoutables que ses fureurs. La fin de la nuit se passa donc, car tout passe, chacun cantonnĂ© Ă son extrĂ©mitĂ© de lit conjugal…Il faisait grand jour quand Marc se rĂ©veilla. Marie entrait dans la chambre, porteuse d’un plateau de petit-dĂ©jeuner qui, pour tout rituel qu’il fut (n’ayant Ă assurer de cours le Samedi, elle en faisait, avec beaucoup de bonheur, son jour Ă lui…) ne pouvait ĂŞtre en soi de mauvais augure. VĂŞtue d’un peignoir tout blanc en Ă©ponge, les cheveux humides, et fleurant bon les sels de bain, elle s’était manifestement levĂ©e de bonne heure. Toujours aussi muette, affectant un air indiffĂ©rent, elle entreprit de faire le service, semblant s’en acquitter de bonne grâce, prĂ©parant tartines et petits pains qu’elle lui tendait sans plus de commentaires. Il ne savait vraiment que penser…A dix heures trente prĂ©cises, le rĂ©veil – qui Ă©tait de « son » cĂ´tĂ© Ă elle – se mit Ă sonner, intempestif. D’un coup ajustĂ© elle le fit taire, se tourna Ă demi, parut hĂ©siter, figĂ©e, regardant de façon ostensible le bout du lit, et, après un long et pesant moment de silence, souffla du bout des lèvres : « Bien. Je m’habille comment ? ».Il dut faire un effort pour rĂ©primer une grimace et se demanda si le soulagement qu’il Ă©prouvait Ă cet instant Ă©tait dĂ» Ă la seule perspective de rĂ©aliser son projet ou bien plus simplement Ă l’annonce qu’on venait de lui faire de la fin des hostilitĂ©s… D’autant plus que, mis au pied du mur, cette histoire lui paraissait infiniment moins sĂ©duisante. Et pour tout s’avouer, il commençait tant Ă regretter sa propre hardiesse qu’à rĂ©prouver celle de sa compagne. N’eĂ»t-il pas souhaitĂ©, en fait, qu’elle se dĂ©robât ? Et mĂ®t d’elle-mĂŞme un terme Ă ces inconvenances ? Au lieu de cela, « comment m’habillĂ©-je », demandait-elle Ă prĂ©sent ! Etait-il donc possible qu’elle envisageât d’aller tout au bout de ce gage stupide ? Il prit conscience d’une cruelle Ă©vidence : dès le dĂ©but du jeu, il avait pariĂ© sur le dĂ©sistement de Marie. Pari plus qu’imprudent : voici que la balle Ă©tait renvoyĂ©e dans son propre camp… allait-il perdre la face ? Cela dĂ©pendait de la rĂ©ponse qu’il devait faire et que sa joueuse attendait, lĂ , comme en dĂ©pendait la suite très concrète – trop concrète – qui serait donnĂ©e Ă l’affaire… Oserait-elle, vraiment ? Il lui fallait quand mĂŞme le savoir. Il eut une ultime hĂ©sitation, un brusque serrement de gorge, et s’entendit basculer du bien mauvais cĂ´tĂ©Â : »Mais mon ange… tu sais que le noir te va si bien ! ».Il voulait du noir ? Soit, il aurait du noir ! Marie fit donc une vĂ©ritable oeuvre d’art de sa mise au noir… Un strip-tease Ă l’envers ! A commencer par les bas, enfilĂ©s lentement, sans qu’elle eut encore retirĂ© son peignoir… Contraste du coton couleur de neige sur la peau mate, entrevue par l’échancrure, et progressivement assombrie par la maille… Et puis le haut du mĂŞme peignoir, qui glisse le long des Ă©paules, encore retenu par la ceinture nouĂ©e Ă la taille, faisant ainsi jaillir son buste arrogant, et puis ce geste gracieux venant fermer les crochets du soutien-gorge, dans le dos. Il dut faire un effort considĂ©rable pour qu’un temps, prĂ©cieux Ă son projet, ne fut perdu par sa faute, surtout quand le peignoir tomba derechef pour ĂŞtre remplacĂ© par un petit ensemble tout simple, gris, avec un col de velours noir… Le triangle de dentelle vint en dernier : elle Ă©tait prĂŞte!Le flux habituel des premiers visiteurs prenait d’assaut les escaliers mĂ©caniques du Centre Pompidou. Il Ă©tait Midi passĂ© de quelques minutes, et Marie, l’air absent, se laissait guider par Marc, la foule lui ayant toujours inspirĂ© une vĂ©ritable peur panique. Au moment d’accĂ©der aux escalators, elle se sentit fermement poussĂ©e vers la gauche par son compagnon : lĂ se trouvaient les grands ascenseurs, qui, comme Ă l’habitude, Ă©taient dĂ©daignĂ©s des touristes. Ils n’étaient que trois Ă attendre la cabine et Marie crut dĂ©jĂ mieux respirer. Echange de regards en coins… Une femme et deux hommes. Aucun n’était le complice attendu. Marie eut nĂ©anmoins l’impression que chacun devinait le moindre dĂ©tail de leur raison d’être lĂ , et elle se sentit rougir jusqu’aux oreilles… Elle Ă©tait folle ! Il fallait qu’elle se reprenne, il Ă©tait encore temps. Cet ascenseur qui ne venait pas, c’était d’ailleurs un signe. Son cĹ“ur battait Ă rompre, elle dĂ©gagea son bras de l’emprise de Marc, prĂŞte Ă s’enfuir… et la cabine arriva Ă cet instant. Les portes s’ouvrirent, chacun s’effaça poliment pour la laisser entrer : plus moyen de reculer, ce fut donc presque malgrĂ© elle qu’elle se retrouva Ă l’intĂ©rieur.ArrĂŞt au troisième Ă©tage, celui de la bibliothèque, la femme et l’un des deux hommes les quittèrent. La Cabine reprit son ascension. Marie avait la sensation affreuse d’avoir perdu toutes ses brillantes facultĂ©s. L’intelligence en panne, elle ne parvenait plus Ă dĂ©tacher son regard du bout de ses escarpins, obnubilĂ©e par le mouvement vertical des structures Ă travers les parois transparentes de l’ascenseur. Dernier Ă©tage, enfin, l’ascenseur freina sa course, les câbles et poutrelles, dehors, s’immobilisèrent, les portes s’ouvrirent, le dernier passager sortit et disparut sur la passerelle… Elle se dit qu’Alexis devait ĂŞtre lĂ , Ă les attendre. C’était l’instant de vĂ©ritĂ©. Il lui fallait reprendre ses esprits, inspirer un grand coup, se fabriquer, vite, vite, un sourire de circonstances… et y aller ! Mais elle se sentait clouĂ©e au sol de la cabine… Marc, impatientĂ©, la prit par la taille et l’entraĂ®na d’un geste brusque vers l’extĂ©rieur : « Viens donc ! ». Il Ă©tait dit que jusqu’au bout il se comporterait en parfait goujat ! Au moment de franchir les portes coulissantes, elle ne put s’empĂŞcher de lui lâcher doucement, trop doucement : »Tu me le paieras, c’est promis ! ».Alexis Ă©tait bien lĂ , en effet, Ă quelques mètres en bout de passerelle, contemplant l’animation tout en bas du bâtiment. Au bruit de leur arrivĂ©e, il se retourna, eut un grand et franc sourire, et, courant droit Ă eux : »Salut vous deux ! Salut chère collègue… », puis, sans plus de formalitĂ©, il claqua deux bises vigoureuses sur les joues de Marie et serra la Main de Marc Ă la broyer.Quelle rĂ©ception ! Marie se sentit envahie d’un doute immense. Son gentil confrère n’affichait en rien l’attitude du malin pervers se rendant Ă un rendez-vous galant, soigneusement prĂ©mĂ©ditĂ© et mis en scène… Avait-il ou avait-elle tout compris de travers ? Elle ne put s’empĂŞcher de lancer Ă son homme un regard lourd de questions urgentes… celui-ci, l’air aimable et distrait, affecta de n’y point rĂ©pondre ; il Ă©coutait Alexis et paraissait pour l’heure prendre le plus grand intĂ©rĂŞt aux gĂ©nĂ©ralitĂ©s dĂ©primantes qu’égrainait celui-ci – n’était-il pas question – sublime point de vue – du zèle si comique de ces groupes de Japonais partant Ă l’assaut de nos MusĂ©es nationaux ?Et puis, tout discutant, les deux hommes l’entraĂ®nèrent, un peu perdue, jusqu’à la billetterie, devant laquelle une queue s’était dĂ©jĂ formĂ©e… lĂ , Alexis dut les abandonner un instant pour laisser son sac au vestiaire. Il fallait qu’elle en profite. Marc, impavide, semblait attendre et redouter sa question : »Bon. Tu m’expliques ? ». Il la regarda, il hĂ©sitait manifestement, cherchant ses mots. Et puis rapidement, Ă voix basse, d’un ton gentiment moqueur et en ayant l’air de parler de tout autre chose, il lui glissa : »Tu veux parler de son gage, Ă lui ? Oh, rien de bien mĂ©chant. Notre ami est simplement sensé… se laisser entraĂ®ner dans une fastidieuse visite des collections permanentes du MusĂ©e, en compagnie de sa collègue prĂ©fĂ©rĂ©e : toi. Mais sans plus. Et il ne sait rien – vraiment rien – de ton gage Ă toi… ». Il eut un court silence, continua : « Pourquoi donc ? Il ne te plaĂ®t pas ? Mais… chut ! Le revoilà … ».Alexis revenait en effet, tout sourire. Quelle complication inattendue ! Lui plaisait-il ? Ma foi, dut convenir Marie… pour ce qu’il lui Ă©tait demandĂ© d’en faire, elle aurait pu tomber plus mal ! Muscles ronds, oeil clair, et jolie fossette au menton, Alexis en faisait craquer plus d’une. Et quelles mains…Mais il ne savait rien, donc. Et Ă y rĂ©flĂ©chir un peu, c’était bien prĂ©visible : elle aurait vraiment du y penser ! Elle s’en trouvait Ă la fois soulagĂ©e et furieuse. SoulagĂ©e, car la honte d’être ainsi manipulĂ©e, ainsi offerte, lui Ă©tait Ă©pargnĂ©e. Mieux : il Ă©tait encore temps de faire machine arrière. Furieuse, car dans les instants oĂą, fataliste, elle avait envisagĂ© de rĂ©pondre au dĂ©fi de son tortionnaire en allant au bout de ce jeu de « chiche – pas chiche », elle s’était rassurĂ©e Ă l’idĂ©e qu’il lui suffirait de se laisser guider par les initiatives de l’un ou de l’autre, en affichant la plus ostensible, la plus mĂ©prisante des passivitĂ©s !Leur tour vint enfin, et vint par lĂ mĂŞme le moment oĂą, nantis des laissez-passer, ils se retrouvèrent Ă pied d’œuvre, au seuil du palais, immobiles et muets face au monumental tableau de Matisse qui orne tout le fond de la première salle…Marc prit tout de suite les devants, pour examiner un Ă un les collages de taille plus modeste exposĂ©s sur les parois latĂ©rales… Alexis le suivit de près, et Marie, après une ultime et rageuse hĂ©sitation, se dĂ©cida. Elle regardait les chef-d’œuvre distraitement, bien plus attentive au manège de son compagnon… Elle remarqua que celui-ci passait très vite d’une oeuvre Ă l’autre, augmentant ainsi rapidement la distance qui les sĂ©parait. Un frisson la prit. Elle pensa qu’à cette seconde prĂ©cise elle Ă©tait dans l’impossibilitĂ© de dire si elle pourrait ou non honorer ce gage idiot… Alexis avait sur elle une courte avance, faisant des efforts manifestes pour l’attendre, et lui jetant de frĂ©quents regards. Le plus comique Ă©tait qu’il en faisait autant vers Marc, semblant soucieux de ne les perdre ni l’un ni l’autre ! Mon Dieu, s’il savait ! Elle eut une impulsion, vite Ă©cartĂ©e : dans la mesure oĂą s’enfuir purement et simplement n’était pas dans sa nature, ne valait-il pas mieux tout avouer Ă Alexis, lĂ , tout de suite, et mettre ainsi un terme Ă ce très mauvais suspense ? Quoiqu’il se passe ensuite, elle aurait de cette façon – au moins en partie – Ă©chappĂ© aux trames tissĂ©es par son compagnon. Mais comment s’y prendre pour oser un tel aveu ?Marc avait disparu Ă prĂ©sent, attirĂ© par les attraits supposĂ©s de la salle suivante. Elle Ă©tait seule avec Alexis et un couple de touristes ; l’homme et la femme Ă©taient tout proches l’un de l’autre, tĂŞte contre tĂŞte, s’efforçant de lire ensemble un panonceau couvert d’explications Ă©crites en caractères minuscules. Quand ils s’en dĂ©tachèrent, Alexis vint prendre leur place et, d’un signe, l’invita Ă une lecture commune. Marie se rapprocha donc de lui, Ă le toucher, afin d’avoir sa part de commentaire… Elle sentit que l’une de ses mèches brunes frĂ´lait la joue de son collègue, et fit semblant de ne rien remarquer au contact de leurs Ă©paules. Elle ne put s’empĂŞcher de rire sous cape en remarquant qu’Alexis, figĂ©, retenait son souffle, et en sentant le poids de la grande carcasse se faire plus pressant sur son bras. Leur lecture silencieuse continua, et dura bien au-delĂ de ce qu’exigeaient d’intĂ©rĂŞt les douze lignes de l’affichette… EnervĂ©e – elle n’avait après tout rien dĂ©cidĂ© encore ! – elle finit par y mettre un terme en se redressant vivement, fouettant par mĂ©garde le visage d’Alexis du mouvement de sa chevelure. Il eut un sursaut, lui adressa un bĂŞte sourire d’excuse, plus rouge que vif. Qu’il Ă©tait donc pataud. Il en devenait touchant ! Elle rit en dedans. Allait-elle, finalement… ? Alors qu’elle se trouvait en proie Ă ces Ă©tats d’âme, son attention fut attirĂ©e par un mouvement furtif, au seuil de l’espace suivant : Marc, qui manifestement Ă©tait revenu les observer, s’effaçait Ă nouveau…Il l’aurait donc voulu ! Faisant mine de prendre les devants, elle parcourut rapidement le reste de l’accrochage. Elle s’apercevait qu’elle se prenait au jeu, se demandant Ă prĂ©sent si, malgrĂ© toutes ses ressources (et si elle s’y rĂ©solvait), elle saurait amener ce balourd d’Alexis… Ă destination. D’ailleurs, n’était-ce point lĂ l’exacte question qui lui Ă©tait posĂ©e ? La salle qui suivait Ă©tait consacrĂ©e aux surrĂ©alistes : Tanguy, Magritte, Dominguez, Dali, elle restait distraite, l’esprit entièrement empli des manigances et des manĹ“uvres Ă entreprendre – Ă©ventuellement ! – pour circonvenir son trop doux collègue…C’est Ă l’instant oĂą celui-ci la rejoignait que se produisit le dĂ©clic. La toile accrochĂ©e devant ses yeux, cette toile qu’elle regardait depuis un moment d’un oeil parfaitement distrait, toute perdue qu’elle Ă©tait dans ses sombres rĂ©flexions, s’imposa brusquement Ă sa conscience. C’était Ă peine croyable. Un signe, Ă n’en pas douter ! Elle regarda Alexis en coin – lui aussi semblait tenter de dĂ©chiffrer le si explicite graffiti: le fameux « LHOOQ » de Marcel Duchamp, qui barrait en lettres de 50 centimètres de haut un portrait de groupe des surrĂ©alistes ! Elle sourit, ravie, et comme il restait sans rĂ©action, risqua : »Tu as compris ? ». Il eut un silence, fronça les sourcils de façon comique et rĂ©pondit : »Heu… compris quoi ? ».Elle se fit alors une voix de conspiratrice pour lui chuchoter : »Et bien, les lettres, L-H-O-O-Q, il faut les Ă©peler ! ».Il en resta bouche bĂ©e, le regard rivĂ© sur la peinture, rĂ©pĂ©tant sur un ton Ă©garĂ©Â : « LHOOQ… LHOOQ… ». Quand enfin il dĂ©coda, son visage s’empourpra Ă nouveau… Marie n’en pouvait plus, faisant un effort considĂ©rable pour rester digne, affichant une pudeur faussement offusquĂ©e. En tout cas, elle tenait son point de dĂ©part ! La salle des surrĂ©alistes comportait plusieurs issues. Elle se dirigea vers celle du fond, qu’elle savait donner sur un Ă©troite galerie, peu Ă©clairĂ©e, bordĂ©e de part et d’autres par des vitrines inclinĂ©es, prĂ©sentant des lavis et des encres sensibles Ă la lumière. Alexis la suivait, l’air tout-Ă -fait dĂ©passĂ©. Une fois engagĂ©e dans le couloir empli de pĂ©nombre, elle fit tout d’abord semblant de rĂ©ellement s’intĂ©resser aux dessins exposĂ©s, laissant Alexis s’approcher d’elle, Ă la toucher. L’endroit Ă©tait dĂ©sert, c’était le moment de progresser un peu ! Se retournant vers lui, elle lui fit « Chut ! » du bout du doigt, et, tout en le fixant, souriante, elle souleva sa jupe d’une main leste, puis retira lentement sa culotte, exposant Ă loisir l’éclat de sa brune toison, avant de laisser tomber le bout d’étoffe sur ses escarpins et de s’en emparer d’un geste vif pour le glisser enfin, mutine… dans la poche de son infortunĂ© soupirant ! Elle crut qu’Alexis allait tomber en syncope, et, pour lui permettre de reprendre au plus vite ses esprits, risqua cette explication oiseuse : « Je n’y peux rien, c’est cette fichue toile: elle me fait toujours le mĂŞme effet ! ». Et puis : « Tu me la rendras ? Promis ? ». Il est vrai qu’il Ă©tait tellement plus agrĂ©able de se promener sans culotte dans cet endroit surchauffĂ©Â ! Sans plus attendre les effets de son impertinence sur son malheureux collègue, elle lui tourna le dos, s’éloignant dans le corridor, ondulant de ses hanches amoureuses, Ă nouveau toute attentive aux cimaises…Un visiteur apparut au bout de la courte galerie. Un homme, grand, brun, que le manque de lumière rendait inquiĂ©tant, et qui lui accorda un regard appuyĂ©, avant de consacrer son attention aux dessins. Saisie d’une inspiration, Marie continua sa progression, dans la direction de celui-ci, affectant de marquer une pause tous les deux ou trois pas, tournant la tĂŞte Ă droite puis Ă gauche vers les vitrines, en parfaite touriste. Dans le mĂŞme temps, de sa main droite repliĂ©e dans le dos, elle faisait lentement remonter sa jupe. Elle sentit du frais sur ses cuisses quand l’étoffe passa le seuil des bas. Elle allait froisser sa jolie jupe, mais tant pis ! Le bas du revers roula sous ses doigts, la chair de poule envahit ses fesses, c’était dit : elle avait le cul Ă l’air, et Alexis devait ĂŞtre au bord de l’asphyxie ! Face Ă elle, Ă quelques pas, l’homme lui jeta un nouveau regard, qui lui parut cette fois… amusĂ©. Pouvait-il se douter que… ? Non, c’était impossible ! Vaguement inquiète, elle lâcha l’étoffe d’un coup, et se retourna : Alexis Ă©tait lĂ , immobile, la convoitise Ă©clairant son visage plus que les pauvres spots du couloir – lui, en revanche, c’était dit: il Ă©tait Ă point ! Elle eut la brusque envie de le taquiner, revint sur ses pas, et lui souffla : « Et bien ? Ca ne va pas ? Vous manquez d’air, cher collègue ? ». Et, sans attendre sa rĂ©ponse, elle le dĂ©passa, nez en l’air, pour bifurquer Ă sa gauche dans la longue et sombre coursive de service, dĂ©bouchant sur la façade Nord du MusĂ©e, tout près des fameux Barnet Newmann, lĂ oĂą justement, quelques mois plus tĂ´t… Elle avançait doucement dans l’étroit couloir, son jeu Ă elle Ă©tait accompli Ă prĂ©sent, et si Alexis n’était pas si empoté… Elle se demanda ce qu’il allait faire… La suivre ou bien s’enfuir Ă toutes jambes ? Elle n’aurait vraiment su que parier ! Attentive, elle entendit – enfin – un pas glisser derrière elle. Elle rit, eut alors une pensĂ©e furtive, Ă la fois ravie et très vaguement peinĂ©e, pour Marc… OĂą Ă©tait-il donc passĂ© celui-lĂ Â ? Et puis elle l’oublia, toute Ă ses Ă©motions – son coeur cognait Ă rompre, elle avait l’impression qu’on n’entendait que lui, la fin du passage se rapprochait, Ă peine plus lumineuse, elle devinait la prĂ©sence de l’autre, tout près, maintenant… Ă€ sa droite, le mur de bĂ©ton, qu’elle effleura machinalement, du bout des doigts, Ă gauche, la mince cloison qui les sĂ©parait de la Grande Salle. Elle pressa le pas, arriva tout au bout, buta sur la rambarde mĂ©tallique, trapue, cylindrique, qui courait au long de la verrière Nord, et s’y accouda. Ă€ sa gauche, en se penchant un peu, elle pouvait voir les visiteurs qui dĂ©ambulaient dans l’espace d’exposition ; certains lui jetèrent un regard indiffĂ©rent, d’autres lui accordèrent un vague sourire… Le sang battait Ă ses tempes, Elle voulut s’absorber dans la contemplation du parvis, en contrebas, cette foule, tous ces gens qui allaient et venaient, minuscules, elle passait, vite, d’une fourmi Ă l’autre, toute tendue par l’attente Ă©nervante d’un contact quelconque… Mais que faisait-il donc ? Elle Ă©tait si exaspĂ©rĂ©e que quand une main lui prit enfin la taille, elle ne put s’empĂŞcher de pousser un cri, qu’elle Ă©trangla tout de suite, en se mordant les lèvres, violemment……involontairement, elle se cambra en arrière, les doigts crispĂ©s sur la rambarde, les yeux clos. La caresse rugueuse se fit insistante, elle la sentit Ă travers l’étoffe, partout sur ses fesses, ses flancs, remontant vers ses seins dressĂ©s, les mamelons douloureux… Puis sa jupe fut troussĂ©e sur ses hanches, et, griffant lĂ©gèrement ses bas, l’on remonta entre ses jambes, toujours plus haut, forçant un peu le passage que par jeu elle tenait fermĂ©. LĂ , elle ne put rĂ©primer un soupir et dĂ»t s’abandonner, exposant largement ses cuisses… Elle sentit alors d’habiles frĂ´lements se risquer sur son sexe, puis agacer ses chairs les plus sensibles, avec insistance, lĂ©gèretĂ©, et, pour tout dire, une expertise inattendue ! D’instinct, elle se mit Ă aller et venir, au-devant de l’intrusion, arquant plus fortement les reins, ouvrant ses jolies jambes et se dressant sur ses escarpins. Elle percevait Ă prĂ©sent les effluves d’un parfum de bon goĂ»t, qu’elle n’avait pas jusqu’alors remarquĂ©. Et puis un souffle, saccadĂ©, sur son cou. Le coeur cognant Ă Ă©clater, elle se sentait fondre, ruisselante et mourante d’excitation ! Qu’il fasse vite, Mon Dieu ! Tout se troublait autour d’elle, la caresse s’était faite plus prĂ©cise, n’ignorant plus rien d’elle. Secouant la tĂŞte, elle devina, Ă sa gauche, un groupe de touristes… il fallait qu’elle se retienne, absolument, absolument, ne pas crier, mĂŞme pas gĂ©mir, ne rien laisser voir, surtout. D’un coup, on l’abandonna. Si brusquement que ses jambes la trahirent, et qu’elle manqua tomber. Mais elle fut dans le mĂŞme instant prise aux hanches, soulevĂ©e, Ă©cartĂ©e encore, Ă©crasĂ©e contre la rambarde. Le souffle coupĂ©, elle sentit alors l’instrument de son agresseur, dressĂ©, dur, tâtonnant, entrer en contact avec ses fesses, son sexe, et s’enfoncer enfin, profondĂ©ment, en elle. Elle eut un violent tremblement……Quand elle reprit conscience, un plus tard, ce fut pour contempler fixement ses propres mains, grippant encore la rambarde, les jointures blanchies, douloureuses. Sa première idĂ©e fut en forme de certitude : elle n’avait pas criĂ©Â ! Mais l’avait-on remarquĂ©e ? Saisie d’une brusque angoisse, elle tourna vivement son regard vers la Grande Salle, Ă sa gauche. Un nouveau groupe de touriste Ă©tait lĂ , tout près, indiffĂ©rent, et plus loin, de dos, absorbĂ© dans la contemplation d’un somptueux Hartung, c’était… Marc. Il se retourna Ă cet instant, fit mine de l’apercevoir – quel hypocrite – et vint Ă elle, souriant… »Alors, mon coeur, on s’égare ? Que fais-tu donc, lĂ -derrière ? Je te cherchais, depuis un moment… ». Il soupira, puis continua, sur un ton mi-figue mi-raisin : »…Mais Alexis n’est pas avec toi ? ». Elle se retourna… Le passage Ă©tait dĂ©sert. Et bien non, il n’était plus « avec » elle !Marc la prit par la main, l’attira jusqu’à lui, dĂ©posa un baiser au creux de sa nuque, et l’entraĂ®na vers la lumière des salles occidentales… Elle Ă©tait sur un nuage. Au sens littĂ©ral – songea-t-elle : juste un peu… Ă©reintĂ©e, les jambes flageolantes ! Quelques minutes plus tard et quelques passages plus loin, ils retrouvèrent Alexis, engagĂ© dans une discussion animĂ©e avec la jolie gardienne d’une salle toute encombrĂ©e de Max Ernst… »Ah, c’est vous, enfin ! » s’écria-t-il en les apercevant. Il eut un sourire contraint Ă l’adresse de Marie – presque l’air de s’excuser ! – et crut malin de continuer : »les surrĂ©alistes m’ont fait perdre le droit chemin… Voici une bonne demi-heure que je tente de persuader Mademoiselle qu’elle doit absolument me servir de guide personnel ! N’est-elle point charmante ? Vous m’aidez Ă la convaincre ? »Une demi-heure ? Mais quel culot ! Et quel naturel : il Ă©tait dĂ©cidĂ©ment parfait ! Et cette sotte en uniforme qui restait coite et se gardait de rien dĂ©mentir ! N’en faisait-il pas… juste un peu trop, tout de mĂŞme ? Elle ne s’attendait certes pas Ă ce que son tout nouvel et si chanceux amant se trahisse par quelque familiaritĂ© dĂ©placĂ©e, ou au contraire un embarras excessif, mais de lĂ Ă faire ainsi l’indiffĂ©rent…Une demi-heure… Un doute affreux la saisit d’un coup: une demi-heure, vraiment ? Etait-il possible que… Il est bien vrai qu’elle avait perdu toute notion du temps – et l’épisode final Ă©tait restĂ© pour elle si… anonyme ! Elle s’en voulut de repasser dans sa tĂŞte le film des Ă©vĂ©nements, revenant sur le dĂ©tail de leur enchaĂ®nement. Sa dernière certitude : le passage des dessins… et l’abandon du trophĂ©e de dentelle. Ensuite… Ensuite, il y avait eu cet homme, au bout du couloir… C’était impossible ! Elle ne pouvait ĂŞtre sĂ»re de rien ! Rageuse, Marie vrilla ses prunelles dans les yeux de Marc, quĂŞtant, exigeant une confirmation. Mais, tout souriant, l’air d’infiniment s’amuser, celui-ci resta dĂ©sespĂ©rĂ©ment muet…